Entretien avec Anne St-Cerny

« On a des rapports négatifs face au pouvoir et à ses modèles hiérarchisés et d’affrontement, mais le pouvoir peut aussi s’exercer dans des rapports d’influence non conflictuels. »

Anne St-Cerny, diplômée du bac en sexologie
Anne St-Cerny, diplômée du baccalauréat en sexologie.

13 janvier 2021Johanne Gaudet, membre du Conseil de diplômés de la Faculté des sciences humaines de l’UQAM, écrit la série d’entretiens « Ici, on change le monde* ». À l’occasion de son troisième entretien, elle a rencontré Anne St-Cerny, détentrice d’un baccalauréat en sexologie (1982) à l’UQAM.

Valeur prisée de l’UQAM : Multidisciplinarité
Valeur personnelle et professionnelle : Justice sociale

Je suis d’autant plus heureuse d’avoir rencontré Anne St-Cerny, une diplômée du baccalauréat de sexologie, qu’il me semble que les problématiques entourant la sexualité n’ont jamais été aussi cruciales – pensons au mouvement #Metoo et aux discussions sur l’identité de genre – et nous invitent à définir d’importants enjeux de société. Anne St-Cerny compte parmi ceux et celles qui ont un besoin viscéral d’être au cœur des débats qui brassent les mentalités et font progresser la société. Elle se félicite d’avoir choisi d’étudier en sexologie et « de participer aux changements individuels et collectifs de mon époque ».

Quelles aspirations vous ont poussée à effectuer des études universitaires ?

Je suis le prototype de la personne qui n’avait aucune aspiration pour des études supérieures, ni aucun plan de carrière ! D’ailleurs, après des études au cégep, j’ai pris une pause. Je ne pensais pas pouvoir accéder à l’université qui m’apparaissait comme un milieu conformiste et élitiste.

L’UQAM trouve finalement grâce à ses yeux. Étudier à l’université comportait, pour moi, beaucoup de défis à surmonter; le fait d’être une femme et de provenir d’un milieu modeste étaient des obstacles majeurs contre lesquels je devais me battre. Il fallait que je me débarrasse des préjugés que j’entendais depuis des années sur l’infériorité intellectuelle des femmes. Je ne savais pas si je pouvais atteindre les critères universitaires de réussite. Cependant, je savais que je voulais acquérir un savoir scientifique, apprendre à argumenter, apprendre à me comporter dans toutes les sphères de la vie active. Mon passage à l’UQAM m’a donné confiance en mes capacités intellectuelles et comblé mon désir d’accéder aux sphères du savoir.

Pourquoi avoir choisi d’étudier en sexologie ?

Tout est particulier en sexo. D’abord, c’est une discipline unique à l’UQAM, la seule université à l’offrir. C’est aussi une formation multidisciplinaire où l’on suit des cours d’anthropologie, de sociologie, de biologie, etc. C’est ce que je recherchais car je voulais étudier l’être humain dans sa globalité et participer aux changements individuels et collectifs de mon époque.

Là, en sexo, j’étais au cœur des débats relatifs à la sexualité, que ce soit la contraception, l’avortement, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, le harcèlement sexuel. On était encore loin du #Metoo (1) mais j’ai vu les mentalités changer au fil des ans, et les législations également.

La sexualité est un sujet miné par les préjugés et la morale, Anne n’hésite pas à reconnaître l’importance de sa formation sur le développement de son esprit critique et de sa conscience sociale. Quand tu reçois une demande d’avortement, un signalement d’inceste ou devant un cas de violence familiale, le jugement critique est essentiel pour analyser la situation, diagnostiquer et conseiller. En sexologie, un esprit critique et un sens aigü de la justice sociale vont de pair parce qu’on se rend compte que l’accès à l’information et aux services de santé n’est pas garanti à toutes et tous.

Avez-vous posé des gestes, des actions qui ont concrètement contribué à changer le cours des choses ?

Des changements de comportements, elle en a observés chez des jeunes à qui elle a enseigné, chez des femmes qui l’ont consultée dans les centres de planning des naissances et dans les législations qui ont suivi les revendications sur l’avortement, par exemple.

Anne St-Cerny est consciente que son travail contribue à changer le monde et les mentalités, et c’est probablement à Relais-Femmes (2) où elle agit comme coordonnatrice qu’elle en prend la pleine mesure. Elle agit notamment sur l’agentivité (empowerment) des femmes et développe un style de gestion qui s’appuie sur une perspective féministe.

Dans les ateliers qu’elle anime, 80% des participantes mentionnent avoir des relations négatives avec le pouvoir qu’elles jugent hiérarchisé, conflictuel, bâti sur des modèles d’opposition et d’affrontement. Dès lors, elles expriment des craintes à l’exercer. Le problème c’est qu’on ne se rend pas compte du pouvoir qu’on a et qui se manifeste souvent dans des rapports d’influence plutôt que d’affrontement. Si vous avez du charisme, si vous détenez de l‘information, si vous avez des réseaux, vous avez du pouvoir ! Je soutiens les femmes à prendre conscience des rapports d’influence qu’elles établissent, à apprivoiser le pouvoir et les espaces où elles peuvent prendre la parole, participer aux décisions, agir sur leur milieu.

Qu’aimeriez-vous dire à des jeunes qui souhaitent étudier à l’université mais hésitent ? Comment des études en sexologie peuvent-elles combler leurs désirs de participer à changer le monde?

Je pense qu’il faut être curieux d’apprendre pour se lancer dans des longues études, et curieux de comprendre le monde pour y apporter du changement. La sexologie est un domaine d’études et d’interventions pour ceux et celles qui aiment les relations humaines, et aiment vivre dans l’effervescence. Un conseil : sache qui tu es pour savoir ce que tu peux apporter aux autres !

Merci Anne St-Cerny d’avoir accepté de partager vos réflexions sur votre démarche intellectuelle et votre pratique. Vous nous avez confirmé que l’UQAM est une université ouverte à toutes et tous, et qu’en développant un esprit critique et une conscience sociale, on peut changer le monde !

(1) #Metoo est un mouvement social qui a débuté en 2007, avec une première campagne menée par Tarana Burke contre les violences sexuelles à l’endroit des minorités visibles. Le mouvement encourage la prise de parole des femmes pour dénoncer les viols et les agressions sexuelles dont elles sont victimes. #Metoo a pris de l’ampleur partout dans le monde avec l’affaire Weinstein en 2017.

(2) Relais-Femmes est un OBNL fondé en 1980 pour faire le lien entre les féministes universitaire et les groupes de femmes. À travers les années, Relais-femmes a développé un volet formation/accompagnement. L’organisme oeuvre à la transformation des rapports sociaux dans une perspective féministe intersectionnelle et au renouvellement des pratiques.

*« Ici, on change le monde » est une série d’entretiens rédigés par Johanne Gaudet, membre du Conseil. « La conviction que des études en sciences humaines forment des professionnels, hommes et femmes, qui participent à changer le monde est l’idée derrière cette série d’entretiens que le Conseil de diplômés de la faculté diffuse en 2020-2021. Aux diplômées, diplômés que nous rencontrons, nous demandons : vers quelles professions et dans quels milieux les sciences humaines vous ont-elles guidé ? Quels outils vous ont fourni les sciences humaines pour comprendre le monde et agir comme agent de changement? Y a-t-il des actions concrètes qui vous donnent le sentiment de participer à changer le monde ? » – Johanne Gaudet

Faculté des sciences humaines de l’UQAM

Incontournable du domaine des sciences humaines et sociales, la Faculté des sciences humaines de l’UQAM propose des programmes d’études solidement ancrés tant sur le plan théorique qu’empirique. Elle offre un milieu universitaire dynamique, stimulant et inclusif propice à la réalisation de recherches novatrices, à la liberté intellectuelle et à la démocratisation des savoirs.

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